La mémoire interdite
A Moscou, le musée du Goulag n’aura pas survécu à la guerre
En septembre 2019, j’ai interviewé deux employés du Musée de l’histoire du Goulag de Moscou. L’entretien avait pour prétexte la parution de la bande dessinée Les Sur-vivants, fondée sur les récits d’anciens prisonniers et de leurs enfants. Nous avons évoqué le travail du musée : leurs actions auprès des lycéens, l’intérêt que ces derniers manifestaient pour l’histoire de la Grande Terreur, toujours insuffisamment traitée dans les manuels scolaires, et même une certaine « mode » mémorielle dont elle semblait alors relever. L’un de mes interlocuteurs, responsable des visites guidées, m’expliquait cependant que, pour lui, l’objectif numéro un était de « dissiper le halo de marginalité qui entoure encore ce sujet ».
En février 2026, six ans et une invasion à grande échelle de l’Ukraine plus tard, nous apprenons que le musée sera transformé… en musée du génocide du peuple soviétique. A la tête de cette nouvelle institution, une certaine Natalia Kalachnikova dont le nom semble presque trop parfaitement correspondre au personnage. Elle est présentée comme une « ancienne combattante » décorée de médailles « Pour contribution au renforcement de la défense de la Fédération de Russie » et « Participation à l’opération militaire spéciale ». Elle est connue notamment pour avoir organisé des concerts destinés aux soldats russes sur la ligne de front.
Le changement est radical, le message, lui, évident. La mémoire des grands crimes soviétiques du XX siècle n’a plus droit de cité. On s’y attendait depuis un moment. En novembre 2024, il y a un peu plus d’un an, le musée avait déjà fermé ses portes pour une durée indéterminée, invoquant des motifs qui paraissaient pour le moins douteux : des manquements présumés aux règles de sécurité incendie.

La muséographie sera remplacée dans son intégralité, rapporte le média russe en ligne RBC. 5 376 objets catalogués, dont des portes de cellules de prisons, des affaires personnelles de détenus ainsi que leurs lettres disparaîtront pour laisser la place à une exposition consacrée « à la mission libératrice de l’armée rouge » ainsi qu’« aux crimes nazis ». Des millions de victimes du stalinisme ? Rayées du récit officiel. La discussion sur les répressions soviétiques devient taboue sur fond de guerre que la Russie mène depuis quatre ans et les deux sujets sont intrinsèquement liés.
Incapable de proposer à son peuple une vision d’avenir, Poutine continue une révision du passé. Selon les chercheurs russes Alexandra Arkhipova et Iouri Lapchine, entre 1995 et 2025 213 monuments à Staline ont été inaugurés en Russie, dont 13 musées privés consacrés à sa vie.


